mardi 21 avril 2015

9 - Un verre d'eau à Verdun

Certains étaient faits pour les délicatesses de salon, d'autres pour la mécanique, d'autres encore pour faire pousser des patates dans leurs champs. Tous se sont retrouvés pataugeant dans la boue, trébuchant sur des cadavres dans des odeurs de poudre et de charogne. Ils ont fêté leurs 26 ans, leurs 30 ans, leurs 40 ans dans des trous à rats. Mais ils réalisaient quand même qu'ils vivaient là une drôle d'époque... Moustache sous le nez et baïonnette au fusil, ils embrochaient du "Boche" du matin au soir. A Verdun c'était la sinistre spécialité.

Pour le reste de leurs jours, les patriotes emmagasinaient des images comme au cinématographe. A la place de la lune de miel, il y eut les tranchées. Au lieu du repas de noces, on avait prévu de la viande de boucherie. Jusqu'à satiété. Le festin fut indigeste mais mémorable. Certains en deviendront fous pour la vie, sans avoir la moindre égratignure extérieure.

Des naïfs avaient cru pouvoir bientôt se marier, avoir des enfants, faire pousser des patates. Des idéalistes pensaient avoir une vie normale, ne souhaitant que se fondre dans la masse, mener une existence honnête et anonyme. Des optimistes prenaient la vie du bon  côté, n'imaginant rien de pire que la pluie qui tombe, ne demandant rien d'autre que de couler des jours humbles et heureux. On leur a donné de la gueule cassée. Pour le restant de leurs jours, une grimace pour tout visage. A leur chair tendre et jeune, on a opposé l'acier des obus. C'était pour la France.

Quatre-vingts ans après, ils nous rebattent les oreilles avec leurs souvenirs de la "14". Ils ont aujourd'hui plus de cent ans, traînant leur gueule cassée depuis quatre fois vingt ans et radotent, intarissables sur les tranchées. La plupart se désolent d'avoir connu Verdun sous les obus. Il y en a quand même qui sont demeurés patriotes. Quelques-uns haïssent toujours les "Boches".

Une poignée d'irréductibles centenaires seraient même prêts à remettre ça : la guerre rend vraiment fou.

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Modestement à travers quelques centaines de textes j'ai embrassé de près ou de loin tous les aspects du monde -des choses comme des hommes- dans toutes les directions imaginables, du gouffre le plus bas au sommet le plus glorieux, de l'anodin au sublime, de la bête au divin, du simple caillou à qui j'ai donné la parole jusqu'aux feux galactiques que j'ai fait taire devant un battement d'aile.
 
Sur le plan du palpable je suis parti du microcosme pour me hisser jusqu'au macrocosme, sans omettre de poser mon regard à hauteur des boutons de chemise de mes semblables. Du point de vue des choses de l'esprit j'ai exploré les vices les plus baroques autant que les vertus les moins partagées, je suis allé sonder les petits ruisseaux mentaux de mes frères humains mais aussi les fleuves nocturnes de mes chats énigmatiques.Je suis allé chercher le feu olympien à droite et à gauche, m'attardant à l'occasion sur mes doigts de pieds.
 
J'ai fait tout un fromage de vos mesquineries de mortels, une montagne de mots des fumées de ce monde, un pâté de sable de vos trésors.J'ai abordé de près ou de loin tous les thèmes : l'amour, la laideur, la solitude, la vie, la mort, les fraises des bois, les rêves, les cauchemars, l'excrément, la lumière, le houblon, la pourriture, l'encens, l'insignifiance, le grain de sable, les poubelles de mon voisin, les relents gastriques de Jules César, l'encre de Chine, le plaisir, le vinaigre, la douleur, la mer...
 
Tout, absolument tout ce que contient notre pauvre monde et même au-delà a été intégré à mes textes.J'ai embrassé l'Univers d'un regard à la fois grave et loufoque, limpide et fulgurant, lucide et léger, aérien et "enclumier" : celui de ma plume.A travers ce blog je vous invite à faire un tour relativement rapide de l'humanité et de l'Univers, de prendre la mesure de tout ce qui existe et n'existe pas en quelques centaines de textes futiles et mémorables, éloquents et sarcastiques, répugnants et délectables, pleins de grains de sel et de justesse.
 
Raphaël Zacharie de IZARRA